Dans une société où l’isolement touche désormais près de 14% des Français selon la Fondation de France, contre seulement 9% en 2010, la question du lien social devient centrale. Les activités intergénérationnelles émergent comme une réponse puissante à cette fragmentation sociale croissante. Ces rencontres entre jeunes et aînés ne sont pas de simples moments de divertissement : elles constituent un véritable levier de santé publique, de préservation culturelle et de cohésion sociale. Les bénéfices mesurables s’étendent bien au-delà des sourires échangés, touchant la santé cognitive des seniors, le développement psychosocial des enfants, et même l’équilibre économique de nos systèmes de protection sociale. Comprendre ces avantages multidimensionnels permet d’apprécier pleinement la valeur stratégique de l’intergénérationnel dans nos politiques sociales contemporaines.

Amélioration des fonctions cognitives et prévention du déclin neurocognitif chez les seniors

Les interactions régulières entre générations représentent un catalyseur neurologique remarquable pour les personnes âgées. Loin d’être anecdotiques, ces échanges sollicitent activement les circuits cérébraux de manière complexe et variée. Quand un senior explique une technique de jardinage à un adolescent ou apprend à utiliser une application mobile avec l’aide d’un jeune, son cerveau mobilise simultanément plusieurs zones : celles du langage, de la mémoire procédurale, de l’adaptation sociale et de la résolution de problèmes. Cette stimulation cognitive multidimensionnelle crée un environnement propice au maintien des capacités intellectuelles.

Stimulation de la neuroplasticité par les interactions sociales multigénérationnelles

La neuroplasticité, cette capacité du cerveau à se remodeler et créer de nouvelles connexions neuronales, ne s’arrête pas avec l’âge. Les recherches en neurosciences démontrent que les stimulations sociales riches et diversifiées favorisent la formation de nouvelles synapses, même après 70 ans. Les activités intergénérationnelles offrent précisément cette richesse de stimulation : elles confrontent les seniors à des perspectives nouvelles, des vocabulaires différents, des logiques de pensée contemporaines. Cette exposition à l’altérité générationnelle maintient le cerveau en mode apprentissage actif, sollicitant constamment l’adaptation et la flexibilité mentale.

Les programmes structurés d’échanges intergénérationnels montrent des résultats particulièrement encourageants. Dans les dispositifs où seniors et enfants se retrouvent hebdomadairement autour d’activités variées, les mesures neuropsychologiques révèlent une amélioration des fonctions exécutives chez les participants âgés. Leur capacité de planification, leur attention soutenue et leur flexibilité cognitive progressent de manière statistiquement significative comparativement aux groupes témoins.

Réduction des risques de démence et maladie d’alzheimer selon les études longitudinales

Les études longitudinales portant sur plusieurs milliers de participants établissent un lien robuste entre l’engagement social régulier et la réduction du risque de démence. Une recherche menée sur quinze ans indique que les personnes âgées maintenant des contacts sociaux diversifiés et fréquents présentent un risque diminué de 70% de développer une démence comparativement aux personnes isolées. Les activités intergénérationnelles, par leur nature stimulante et leur diversité, s’inscrivent parfaitement dans cette dynamique de prévention. Elles combinent stimulation cognitive, engagement émotionnel et activité motrice légère, trois piliers identifiés par la littérature scientifique comme protecteurs face au déclin neurocognitif. Si l’on ne peut pas affirmer qu’elles « immunisent » contre la maladie d’Alzheimer, elles contribuent clairement à renforcer la réserve cognitive, c’est‑à‑dire la capacité du cerveau à compenser plus longtemps les lésions liées à l’âge ou à la maladie.

En pratique, encourager un proche âgé à participer à un atelier lecture avec des enfants, à un projet de jardin partagé ou à un programme de bénévolat intergénérationnel, c’est donc bien plus qu’occuper son temps libre. C’est un véritable investissement préventif, à la fois doux et structurant, dans sa santé cérébrale à long terme. Pour les collectivités et les structures médico‑sociales, intégrer ces activités dans leurs projets d’établissement devient ainsi un axe stratégique de leurs politiques de vieillissement actif.

Développement des capacités d’adaptation cognitive face aux nouvelles technologies

Les nouvelles technologies constituent souvent un point de rupture entre générations. Pourtant, lorsqu’elles sont abordées dans un cadre intergénérationnel, elles deviennent un formidable terrain d’entraînement de l’adaptation cognitive pour les seniors. Apprendre à utiliser une messagerie instantanée, un smartphone ou une tablette avec l’aide d’un petit‑enfant mobilise la mémoire de travail, l’attention sélective et la capacité à élaborer de nouvelles stratégies face à un environnement inconnu.

Dans de nombreux programmes d’« ateliers numériques intergénérationnels », les jeunes jouent le rôle de « coachs technologiques ». Cette inversion des rôles traditionnels (le jeune qui transmet au plus âgé) crée une dynamique d’apprentissage très motivante. Les seniors osent davantage poser des questions, répéter les manipulations et expérimenter sans crainte du jugement. On observe alors une amélioration progressive de leur aisance face aux interfaces, mais aussi un gain de confiance générale dans leur capacité à apprendre de nouvelles compétences, même tard dans la vie.

Sur le plan neurocognitif, cette exposition répétée à des tâches nouvelles stimule la flexibilité mentale, c’est‑à‑dire la faculté à passer d’une règle à une autre, à corriger ses erreurs et à ajuster son comportement. C’est un peu comme demander à un musicien de changer régulièrement de partition et de tempo : au début, l’exercice est déroutant, puis il devient un véritable entraînement qui maintient l’orchestre cérébral en alerte. Les activités intergénérationnelles centrées sur le numérique s’avèrent ainsi particulièrement pertinentes dans une société de plus en plus dématérialisée.

Renforcement de la mémoire épisodique par le partage d’expériences narratives

La mémoire épisodique est la capacité à se souvenir d’événements vécus, situés dans le temps et l’espace. Elle est souvent l’une des premières à être fragilisée avec l’âge. Or, quel meilleur exercice pour la travailler que de raconter une histoire de vie à quelqu’un qui ne la connaît pas encore ? Les activités intergénérationnelles basées sur le récit (ateliers biographiques, transmission d’histoires familiales, lectures partagées, projets vidéo) créent un cadre idéal pour solliciter et consolider cette forme de mémoire.

Lorsqu’un grand‑parent raconte à son petit‑enfant son premier emploi, un voyage marquant ou un souvenir de guerre, il doit organiser son récit, sélectionner les détails pertinents, retrouver des noms, des lieux, des dates. Ce processus de récupération mnésique guidée, soutenu par les questions spontanées de l’enfant (« Et après ? », « Tu avais quel âge ? »), agit comme une gymnastique du souvenir. À l’inverse, écouter l’enfant raconter sa journée d’école ou un événement récent aide le senior à ancrer de nouveaux épisodes dans sa mémoire, enrichissant ainsi son continuum biographique.

Plusieurs études d’atelier de réminiscence intergénérationnelle montrent une amélioration des scores de mémoire épisodique chez les seniors participants, comparativement à des groupes engagés uniquement dans des activités récréatives classiques. Au‑delà des chiffres, ces échanges narratifs renforcent également le sentiment de continuité personnelle et d’identité, souvent mis à mal par le vieillissement ou l’entrée en institution. En donnant du sens au passé et au présent, le lien intergénérationnel contribue à maintenir une histoire de vie cohérente et partagée.

Transmission patrimoniale des savoirs traditionnels et compétences artisanales

Les activités intergénérationnelles ne se limitent pas à des bénéfices sanitaires. Elles jouent aussi un rôle essentiel dans la transmission patrimoniale de savoirs qui, sans ces rencontres, risqueraient de disparaître. Dans un monde où tout s’accélère, où les objets se remplacent plus vite qu’ils ne se réparent, le lien avec les métiers d’autrefois, les techniques artisanales et les traditions locales devient fragile. Or, derrière ces savoir‑faire se cachent des morceaux entiers de notre histoire collective.

Mettre en relation des artisans retraités et des enfants ou adolescents autour d’ateliers de couture, de menuiserie, de poterie ou de vannerie, c’est créer un pont entre le passé et l’avenir. On ne transmet plus seulement une technique, mais une manière de regarder le temps, la matière, le travail bien fait. Pour les seniors, ces moments sont l’occasion de partager une expertise parfois acquise sur plusieurs décennies. Pour les plus jeunes, c’est une immersion concrète dans un patrimoine vivant, loin des écrans, qui mobilise les mains autant que l’esprit.

Préservation des métiers d’art et techniques ancestrales par le mentorat senior-junior

Dans de nombreux territoires, les métiers d’art et les techniques ancestrales ne survivent que grâce à quelques passionnés. Le mentorat intergénérationnel offre un cadre structuré pour organiser cette transmission. Un céramiste à la retraite qui accueille chaque semaine un petit groupe de collégiens, un ancien cordonnier qui intervient dans un fablab municipal, une couturière qui encadre un club de jeunes… autant d’exemples concrets où le duo senior‑junior devient le moteur de la préservation des savoir‑faire.

Ce type de mentorat va bien au‑delà d’un simple « atelier créatif ». Il s’inscrit dans une logique d’accompagnement au long cours, où le jeune apprend progressivement les gestes, mais aussi les valeurs associées au métier : patience, précision, persévérance. De leur côté, les mentors seniors retrouvent un rôle de référence, souvent proche de celui de « maître d’apprentissage » d’autrefois. Cette reconnaissance sociale renforce leur sentiment d’utilité et leur désir de transmettre encore davantage.

Pour les collectivités, intégrer ces programmes dans des écoles, des maisons de quartier ou des tiers‑lieux permet de mailler le territoire d’espaces de transmission. On crée ainsi de véritables « écosystèmes intergénérationnels » où les métiers d’art ne sont plus cantonnés aux musées, mais s’expérimentent au quotidien. À terme, certaines vocations professionnelles peuvent même naître de ces rencontres, participant au renouvellement des filières artisanales locales.

Valorisation du patrimoine culturel immatériel UNESCO dans les ateliers intergénérationnels

Le patrimoine culturel immatériel, tel que défini par l’UNESCO, englobe les traditions orales, les arts du spectacle, les pratiques sociales, les rituels, les événements festifs, les connaissances liées à la nature et à l’univers, ainsi que les savoir‑faire artisanaux traditionnels. Les activités intergénérationnelles constituent un terrain privilégié pour faire vivre concrètement ces éléments, loin des seules démarches institutionnelles de labellisation.

Dans des ateliers de chants traditionnels, de danses régionales ou de contes populaires, les aînés deviennent les gardiens et passeurs de ce patrimoine immatériel. Ils transmettent non seulement des paroles ou des mélodies, mais aussi tout un contexte : la signification des gestes, l’histoire des fêtes locales, les valeurs véhiculées par les récits. Pour les enfants et adolescents, cette immersion est souvent une découverte étonnante. Ils prennent conscience que leur territoire recèle une histoire riche, qui ne se résume pas aux manuels scolaires.

Intégrer explicitement la référence au patrimoine culturel immatériel dans les projets intergénérationnels permet également d’attirer des financements et des partenariats (musées, offices de tourisme, associations patrimoniales). Là encore, l’intergénérationnel agit comme un accélérateur de sens : en reliant les institutions, les habitants et les générations autour d’un projet commun, il donne une épaisseur culturelle et identitaire aux activités proposées.

Transfert des savoir-faire culinaires régionaux et recettes traditionnelles

Qui n’a pas en mémoire une odeur de gâteau, de confiture ou de plat en sauce associé à une grand‑mère ou un grand‑père ? La cuisine est l’un des vecteurs les plus puissants de la transmission intergénérationnelle. Les ateliers culinaires réunissant seniors et enfants ou étudiants exploitent ce potentiel de manière exemplaire : ils allient apprentissage concret, éveil des sens et partage d’histoires familiales ou régionales.

Préparer ensemble une recette traditionnelle, c’est bien plus que suivre une liste d’ingrédients. C’est apprendre les « trucs » qui ne sont écrits nulle part, comprendre pourquoi on laisse reposer une pâte, d’où vient tel produit local, comment on adaptait autrefois la recette en fonction des saisons ou des moyens du bord. Les jeunes découvrent une cuisine souvent plus sobre, moins transformée, qui peut aussi nourrir des réflexions contemporaines sur l’alimentation durable et la lutte contre le gaspillage.

Pour les seniors, ces ateliers culinaires intergénérationnels sont un moment de valorisation très fort : leurs recettes deviennent un patrimoine que l’on souhaite conserver, parfois même consigner dans des carnets de cuisine collectifs ou des vidéos. C’est aussi un espace de convivialité, où l’on échange en cuisinant puis en dégustant ensemble. En EHPAD ou en résidences autonomie, ces projets permettent de réintroduire le plaisir de cuisiner (même partiellement) et de sortir d’une logique purement hôtelière des repas.

Apprentissage des langues régionales et dialectes en voie de disparition

Dans de nombreuses régions, les langues régionales et dialectes sont aujourd’hui surtout maîtrisés par les générations les plus âgées. Sans transmission active, ils risquent de disparaître avec elles. Les activités intergénérationnelles offrent un cadre concret et chaleureux pour les faire vivre : cercles de conversation, ateliers de comptines, lectures bilingues, jeux de société traduits, enregistrements audio de récits dans la langue locale.

Dans ces dispositifs, les seniors jouent le rôle de « locuteurs natifs » auprès des plus jeunes, qui découvrent souvent avec étonnement que leurs grands‑parents ou arrière‑grands‑parents parlent une autre langue que le français. Loin d’une approche scolaire, l’apprentissage se fait par imprégnation, à travers des histoires, des blagues, des expressions intraduisibles. C’est un peu comme ouvrir un coffre‑fort lexical et culturel auquel seuls les aînés ont encore la clé.

Pour les territoires, ces projets d’ateliers linguistiques intergénérationnels peuvent s’inscrire dans des politiques plus larges de revitalisation des langues régionales, en lien avec les écoles, les médiathèques ou les associations spécialisées. Là encore, l’enjeu dépasse la seule maîtrise de quelques mots : il s’agit de maintenir vivant un rapport singulier au monde, inscrit dans une langue spécifique, et de le transmettre à ceux qui auront demain la responsabilité de le faire perdurer.

Réduction de l’isolement social et renforcement du capital social communautaire

L’un des bénéfices les plus documentés des activités intergénérationnelles concerne la lutte contre l’isolement social, en particulier chez les personnes âgées. Mais réduire l’intergénérationnel à une simple « animation anti‑solitude » serait réducteur. Ces initiatives contribuent aussi à renforcer le capital social communautaire, c’est‑à‑dire l’ensemble des réseaux de relations, de confiance et de réciprocité qui font tenir une société. On passe ainsi d’une logique d’aide ponctuelle à une véritable transformation des liens de proximité.

Dans un quartier, une résidence services seniors ou un village, multiplier les occasions de rencontre entre enfants, adultes et aînés, c’est créer un maillage relationnel qui joue un rôle de filet de sécurité. On sait alors à qui s’adresser en cas de coup dur, qui peut venir arroser les plantes ou garder un enfant, qui a besoin d’une visite ou d’un petit coup de pouce. Autrement dit, les activités intergénérationnelles ne produisent pas seulement du lien social « instantané », elles structurent dans le temps des réseaux d’entraide.

Lutte contre la solitude des personnes âgées par les programmes de cohabitation intergénérationnelle

Les programmes de cohabitation intergénérationnelle, où un étudiant ou un jeune actif partage le logement d’une personne âgée en échange d’une présence régulière et d’un loyer modéré, illustrent parfaitement cette complémentarité des besoins. D’un côté, un senior dispose souvent d’une chambre inoccupée et souffre d’isolement ; de l’autre, un jeune peine à trouver un logement abordable et sécurisé. La mise en relation encadrée par une association ou une plateforme spécialisée permet de transformer ce double problème en solution partagée.

Au‑delà de l’aspect pratique, ces cohabitations créent un quotidien commun rythmé par des petits gestes : dîner ensemble, regarder un film, échanger sur sa journée, se rendre un service. Peu à peu, un lien de confiance se tisse, qui dépasse la simple contractualisation initiale. Les études menées sur ces dispositifs montrent une diminution marquée du sentiment de solitude chez les personnes âgées, ainsi qu’une amélioration de leur sentiment de sécurité à domicile.

Pour les jeunes, vivre avec un aîné ouvre une fenêtre sur une autre temporalité, d’autres récits, d’autres repères. C’est souvent l’occasion de relativiser ses propres difficultés, de développer son empathie et son sens des responsabilités. Là encore, les bénéfices sont mutuels, ce qui évite de placer l’un des deux dans une position uniquement « aidante » ou « aidée ».

Création de réseaux de solidarité locale dans les maisons intergénérationnelles

Les maisons intergénérationnelles – qu’il s’agisse de résidences mixtes, de tiers‑lieux ou de centres sociaux – sont des lieux où l’on organise et amplifie ces dynamiques de solidarité. En accueillant sous un même toit des activités pour les enfants, des services pour les familles et des animations pour les seniors, elles deviennent des plateformes de rencontres où les projets partagés se multiplient : jardins solidaires, ateliers de réparation, cafés des aidants, clubs de lecture, etc.

Dans ces structures, les activités intergénérationnelles ne sont pas des événements exceptionnels, mais un mode de fonctionnement quotidien. Un atelier cuisine peut associer un groupe de collégiens, des retraités du quartier et des parents ; une permanence numérique peut être assurée à la fois par des bénévoles seniors et des étudiants ; une fête de quartier devient l’occasion de valoriser des projets conduits main dans la main par plusieurs générations.

Progressivement, ces initiatives créent un sentiment d’appartenance fort à la communauté locale. Chacun sait qu’il peut y trouver du soutien, mais aussi s’y engager. Dans un contexte de fragilisation des liens sociaux traditionnels (voisinage, famille élargie, associations historiques), ces maisons intergénérationnelles contribuent à refonder des espaces de proximité où l’on se connaît et où l’on se reconnaît, quel que soit son âge.

Diminution des symptômes dépressifs mesurés par l’échelle gériatrique GDS

Les bénéfices psychologiques des activités intergénérationnelles ont été évalués à l’aide d’outils standardisés, comme l’échelle gériatrique de dépression (GDS – Geriatric Depression Scale). Plusieurs études menées en EHPAD, en résidences autonomie ou en centres communautaires montrent une diminution significative des scores de dépression chez les seniors impliqués régulièrement dans des programmes intergénérationnels, comparativement à ceux qui n’y participent pas.

Concrètement, les personnes âgées rapportent une amélioration de leur humeur, un regain d’intérêt pour les activités du quotidien, une réduction des ruminations négatives et un meilleur sommeil. Les professionnels observent également une augmentation de la participation spontanée aux animations, une meilleure coopération lors des soins et une diminution des comportements apathiques. Comment l’expliquer ? L’engagement intergénérationnel combine plusieurs facteurs protecteurs : lien affectif, sentiment de reconnaissance, projection dans l’avenir via les plus jeunes.

Pour les équipes soignantes et les décideurs, ces résultats plaident en faveur de l’intégration des activités intergénérationnelles dans les projets de prévention de la dépression chez les personnes âgées. À l’heure où les traitements médicamenteux ne suffisent pas toujours à améliorer la qualité de vie, ces approches non pharmacologiques, peu coûteuses et fortement appréciées des participants, représentent une alternative ou un complément précieux.

Développement du sentiment d’utilité sociale et de l’estime de soi

Se sentir utile est un besoin fondamental, quel que soit l’âge. Or, la retraite, la perte d’un conjoint, la diminution des capacités physiques peuvent progressivement entamer ce sentiment chez les personnes âgées. Les activités intergénérationnelles agissent comme un puissant restitueur de rôle social. Quand un senior aide un enfant à faire ses devoirs, apprend à un adolescent à réparer un vélo ou raconte son parcours professionnel à des étudiants, il retrouve concrètement la sensation d’avoir quelque chose d’important à apporter.

Ce sentiment d’utilité sociale a un impact direct sur l’estime de soi. Les regards admiratifs, la curiosité, les remerciements des plus jeunes viennent contredire l’image négative de la vieillesse parfois véhiculée par la société. On passe d’une représentation du « vieux » comme un poids ou un coût, à celle d’une personne ressource, porteuse d’expérience et de savoirs. Pour de nombreux participants, ces rencontres sont l’occasion de revisiter leur propre histoire sous un angle plus positif.

Pour les jeunes, reconnaître la valeur des aînés est également structurant. Ils découvrent que derrière chaque personne âgée se cache un parcours, des choix, des épreuves surmontées. Ce renversement de perspective nourrit leur respect et leur capacité à se projeter dans leur propre vieillissement. Ainsi, le développement du sentiment d’utilité et de l’estime de soi ne concerne pas seulement les seniors ; il irrigue l’ensemble du tissu social.

Déconstruction des stéréotypes âgistes et transformation des représentations sociales

Les stéréotypes âgistes – ces idées préconçues et souvent négatives sur la vieillesse – constituent un frein majeur à la construction de relations harmonieuses entre générations. « Les vieux sont lents », « les jeunes sont égoïstes », « les seniors coûtent cher à la société », « les ados ne respectent plus rien »… Ces généralisations, véhiculées par certains discours médiatiques ou politiques, créent de la méfiance et alimentent l’opposition entre âges. Les activités intergénérationnelles offrent un antidote concret à ces représentations simplistes.

En mettant en présence, de façon régulière et structurée, des enfants, des adolescents, des adultes et des personnes âgées autour de projets communs, on crée les conditions d’une expérience directe de l’autre. Au lieu de se baser sur des clichés, chacun découvre des individus avec des traits de personnalité, des talents, des fragilités. Un adolescent passionné de jeux vidéo peut se révéler d’une patience infinie pour expliquer un logiciel à un senior ; une personne de 85 ans peut surprendre tout le monde par son humour ou sa créativité artistique.

Progressivement, ces expériences répétées modifient les représentations sociales. Les jeunes parlent autrement de « leurs » seniors, les seniors nuancent leur jugement sur « les jeunes d’aujourd’hui ». À l’échelle d’un établissement, d’un quartier ou d’une commune, ces transformations micro‑sociales peuvent finir par influencer les discours collectifs. On passe d’une vision de la société comme un champ de bataille entre générations à celle d’un écosystème interdépendant, où chacun a une place.

Développement des soft skills et compétences psychosociales chez les jeunes générations

Si l’on insiste souvent sur les bénéfices des activités intergénérationnelles pour les seniors, leurs effets sur les enfants, adolescents et jeunes adultes sont tout aussi décisifs. Dans un monde du travail en mutation rapide, où les soft skills (compétences comportementales et relationnelles) deviennent aussi importantes que les compétences techniques, la capacité à interagir avec des personnes d’âges, de cultures et de parcours différents est un atout majeur. Or, qui mieux que les aînés pour offrir ce terrain d’apprentissage en situation réelle ?

Participer à un projet intergénérationnel, c’est apprendre à adapter son langage, son rythme, ses attentes. C’est découvrir que la communication ne passe pas uniquement par les mots, mais aussi par la posture, le regard, la patience. C’est aussi être confronté à la vulnérabilité (une démarche lente, une mémoire parfois défaillante) et devoir ajuster sa façon d’être en conséquence. Autant d’occasions d’entraîner l’empathie, la tolérance, la coopération, la gestion des émotions.

Les recherches en psychologie du développement montrent que les enfants et adolescents exposés régulièrement à des interactions intergénérationnelles présentent une meilleure capacité à résoudre les conflits, une plus grande stabilité émotionnelle et un sens accru de la responsabilité sociale. On observe également une réduction de certains comportements à risque (absentéisme scolaire, consommation précoce d’alcool ou de drogues), probablement liée au fait que ces jeunes se sentent davantage entourés et reconnus par une communauté élargie.

Impact économique sur les systèmes de santé publique et politiques de vieillissement actif

Au‑delà des dimensions humaine et sociale, les activités intergénérationnelles ont un impact économique qu’il serait dommage de sous‑estimer. En retardant la perte d’autonomie, en réduisant les symptômes dépressifs, en prévenant certains troubles cognitifs, ces dispositifs contribuent potentiellement à diminuer le recours aux soins, les hospitalisations et l’entrée précoce en institution. Même si la quantification précise de ces effets reste complexe, plusieurs études internationales suggèrent des économies substantielles à moyen et long terme pour les systèmes de santé publique.

Par exemple, la participation régulière à des programmes de vieillissement actif intégrant une dimension intergénérationnelle est associée à une diminution des consultations médicales liées à l’anxiété ou à la dépression, ainsi qu’à un meilleur suivi des traitements chroniques (grâce à un entourage plus présent et vigilant). Dans le même temps, la mobilisation des seniors comme bénévoles, mentors ou ressources locales représente une valeur économique indirecte importante : du temps offert, des services rendus, des compétences partagées qui, sans eux, devraient être assumés par des professionnels rémunérés.

Pour les pouvoirs publics, intégrer l’intergénérationnel dans les politiques de vieillissement actif et de cohésion sociale revient donc à investir dans une infrastructure relationnelle durable. Financer un réseau de maisons intergénérationnelles, soutenir des projets associatifs de cohabitation ou d’ateliers partagés, encourager les partenariats entre écoles, crèches et EHPAD, ce n’est pas seulement « faire du social » : c’est participer à la soutenabilité à long terme de notre modèle de protection sociale, tout en améliorant la qualité de vie de l’ensemble des citoyens, de 3 à 103 ans.